Et une de plus... j'écris cette chronique annuelle alors que les hasards de la vie m'ont mis dans une situation que j'aurais eu du mal il y a peu à imaginer : je n'ai rien fait qui touche de près ou de loin à l'escalade depuis maintenant 7 mois. Allez savoir si cela m'a complètement déconnecté, et si c'est un avantage ou non pour prendre la parole, toujours est-il que j'ai fait le choix de tenter la fidélité à ce rendez-vous...
Oh, vous savez, on fait aller, hein...
Quoi de neuf pour nous cette année ? On ne va pas s'étaler sur l'ambiance politique nationale, même si les conséquences environnementales n'en sont pas nulles. En revanche, un événement qu'on aurait pu croire de pur « green washing » s'est avéré important : le Grenelle de l'environnement. Car au delà de ce qu'il en sortira réellement, de nombreux sujets ne suscitent plus, aujourd'hui, un écarquillement oculaire doublé de soupirs désespérés chez nos concitoyens... il n'est plus farfelu de parler de bâtiments basse énergie (prévus pour être « standard » en 2012), de rénovations obligatoires (l'état s'étant engagé à rénover tout son patrimoine en 4 ans) ou de limitation des transports...
Le chemin est encore long, la pente est raide, mais ça avance...
Malgré cela, l'urgence devient plus urgente. Le pétrole est passé début janvier au delà des 100$ (souvenons-nous qu'en 1999, il dormait à 10$) et y revient régulièrement, l'essence augmente malgré un euro dont la flambée nous protège, et on se rend compte que les produits alimentaires, même simples (on pourrait discuter) offerts par la grande distribution voient leurs prix exploser... Bref, le contexte devient tendu, et il est à la rupture dans ne nombreux pays moins favorisés que nous...
Retour vers le futur
Lorsque nous avons commencé à travailler sur le sujet il y a deux ans, la question était de tenter d'imaginer l'escalade du futur, et de confronter cette prospective au fur et à mesure de l'avancement du temps. On peut, dans ce genre d'exercice, prendre deux positions : soit dire que les choses vont devenir quelque chose d'encore inconnu, soit dire qu'elles vont revenir à une situation déjà passée.
Je lisais il y a peu un roman policier intrigant, intitulé « Accident à la Meige » d'Etienne Bruhl. Hormis l'intrigue bien menée, j'ai été touché par le portrait du milieu grimpant de l'époque, qu'on pourrait caricaturer en deux pôles : les riches, souvent nobles, ayant voiture et logés à l'hôtel, vivant dans des châteaux ou sur Paris. Et les moins riches, consacrant une part importante de leur budget à ce loisir particulier, se privant toute l'année pour les vacances à la montagne.

Tatiiiiin : le richissime Lord Witchell a disparu, qui est le tueur ???
Cette époque était celle que j'ai également trouvée décrite dans des « Manuel de la maîtresse de maison » datés des années 30, très émouvants voyages dans le quotidiens de nos aïeux. Et je me suis pris à penser... si demain, comme je le pense, l'énergie devient hors de prix, ne se retrouverait-on pas dans une situation proche de ces années 30/40, où les transports n'étaient pas permis à tous et où, je cite « un budget modeste équilibré accorde 50% à la nourriture, et environ 1/7 au loyer » (Le livre de la ménagère, Mlle Bruno & A. Bruno, 1934) (ce qui laisse bien peu à l'abonnement ADSL, au chauffage et à l'emprunt pour la voiture) ? Et dans ce cas, qu'en serait-il de la varappe à mains nues ?
Bleau comme référence
Intrigué par la vie d'alors, j'ai relu les chapitres « histoire » de mes topos. J'y ai redécouvert que, si les sites de bloc sont pour la plupart récents (disons typiquement années 80), Bleau a une histoire particulière : l'escalade s'y est développé dès le début de l'alpinisme, en tant qu'entraînement. A cela, une raison principale : la proximité de la région parisienne et de son réseau de transport ferré.

Le groupe des Rochassiers, créé en 1910 (merci à www.grimporama.com ).
Les Calanques, à Marseille, s'étaient également développées, pour les mêmes raisons : on pouvait y accéder relativement facilement. Et l'on constate que l'escalade s'est finalement développée au fur et à mesure que le transport devenait accessible. Je suis resté frappé par une interview de Graou, il y a plus de 10 ans, dans Grimper, qui disait en substance : « on essayait de gagner assez d'argent pour payer l'essence, et on partait grimper ». L'escalade moderne n'a pu s'étaler, géographiquement et humainement, que grâce au transport facile, et cela est valable à toutes les échelles, tant pour le bloc (essayez d'aller à Targassonne en train...) que pour les expéditions himalayennes.

Jean Meunier dans les Calanques, 1937 (d'après le très beau site www.riouetlescalanquesdudralbert.com)
Il se peut donc fort bien que, si le transport redevient de plus en plus un privilège accessible aux plus aisés, il n'y ait finalement qu'un retour à ces situations d'avant : tout le monde (du moins ceux qui auront la chance de pouvoir se concentrer sur autre chose que les « 50% consacrés à l'alimentation ») sur les sites accessibles, proches des centres urbains, et désertification des sites excentrés, même des plus fameux. Quelle sera la fréquentation en week-end de Presles, du Verdon ou du Tarn lorsque le plein coûtera 100 ou 200 € ? Qui fera 300 km pour travailler un bloc à Tralenta pendant le week-end ?
Quelque part, il nous faudra peut-être faire l'évolution d'un transport « bêtement » fonctionnel, sur des courtes périodes vers un réel voyage de longue durée, et se préparer à ce que l'approche puisse être aussi longue ou plus, que la grimpe elle-même. Nous deviendrons peut-être tous des Daudet si nous voulons continuer à manger du caillou.